Vous avez dit «populisme»?

Publié le par Jean françois Kahn

Jean François Kahn, encore plein de bon sens.....
Vous avez dit «populisme»?
C’est un classique.
Surtout ne jamais tenter de bousculer « l’entre-soi », de dégonfler la « bulle », de risquer un pied baveux sur sa pelouse privée…
… C’est du populisme.
Les inégalités de revenus ont atteint un niveau d’obscénité insupportable ? Surtout ne pas le dire : c’est du populisme !
Il est indécent que l’on puisse gagner 500 fois plus par la spéculation que par le travail ? Censure : c’est du populisme !
Douze ans de prison ferme parce que des « cailleras » de banlieue ont failli blesser un policier, six mois avec sursis quand une « caillera » d’Antibes a mis dans sa poche frauduleusement ce qui aurait permis de payer plus décemment des dizaines de policiers ? Affreux : populisme !
Mais qui fait le jeu du populisme ?
Choisir comme expression diabolisante, excluante, excommunicatrice, justement celle, noble encore il y a cinquante ans (prix du roman populiste décerné à Eugène Dabit pour « Hôtel du Nord », du film populiste à Marcel Carné pour « Le Quai des brumes » (1)), justement l’expression, disais-je, qui s’enroule autour du mot « peuple », cela ne revient-il pas à encourager un populisme réactif ?
Les allergiques à toute aspiration populaire pointent le « populisme » exactement comme les adversaires de l’égalité dénoncent systématiquement l’« égalitarisme ». « Salauds de pauvres ! », comme disait Jean Gabin dans « La traversée de Paris ». L’inverse serait du « populisme ». D’ailleurs, le pauvre recherche volontiers la preuve de sa liberté dans la restauration de sa sécurité. Il est donc « sécuritaire ». Et c’est très mal. « Sécuritaire » c’est un nom de dérive. De dérive « populiste », bien sûr.
Le plus compulsif pourfendeur du populisme, c’est Alain Minc. A ce prix-là, on peut. Tel un Tartuffe des beaux quartiers : « oh, cachez-moi ce peuple que je ne saurais voir ». Et si on rétablissait le suffrage censitaire ? Pour éloigner des urnes les « classes dangereuses » ? Il aimerait bien, au fond, mais n’ose pas l’avouer.
Vous avez dit « populiste » ?
Alors, chiche : quand un président de la République, pour protéger son système de rapport au pouvoir de l’argent qu’il a chargé Eric Woerth de gérer pour lui, jette aux chiens ses propres ministres qu’il traite publiquement de voleurs de poules et va jusqu’à accuser collectivement, sans nommer personne bien sûr (exactement comme Robespierre le 9 Thermidor), ses collaborateurs d’utiliser l’argent des contribuables pour financer leurs dépenses privées, qui déchaîne le populisme ?
Qui fait le jeu du populisme ? Celui qui se fait confectionner, alors que les caisses de l’Etat sont vides, un super avion spécial à 180 millions d’euros ou ceux qui s’en étonnent ? Le syndicaliste qui ne met pas de cravate ou le président qui exhibe sa Rolex ? Celui qui réagit boum-boum ou celui qui s’agite bling-bling ? Quand on se fiance à Disneyland devant toutes les caméras de télé, on pratique l’élitisme républicain ou le populisme people ?
Quand un peuple rejette, à 55 %, à tort ou à raison, un traité constitutionnel européen que l’on fait adopter ensuite, en catimini, par une chambre d’enregistrement, et cela après avoir injurié les mal-votants (dont je n’étais pas), faute de pouvoir les dissoudre, est-ce qu’on n’exacerbe pas le populisme ?
Quand, par des mesures absurdes, inadéquates, telle la suppression de la police de proximité, la réduction du nombre des fonctionnaires de police, la fermeture de commissariats dans les quartiers populaires, l’utilisation systématique de cohortes lourdes venues de l’extérieur alors qu’il faudrait des effectifs légers et enracinés agissant de l’intérieur, quand, donc, l’aggravation de la ségrégation urbaine et de l’apartheid social s’ajoutant à toutes ces erreurs, on favorise la montée des insécurités pour, ensuite, exploiter, à des fins politiciennes, les colères que cet échec provoque, ne se conduit-on pas en fieffé populiste ? Et, sans que le duo Rocard-Veil ne s’écrie « halte au feu ! ».
Faire voter une loi qui va permettre à Alain Joyandet et Christian Blanc de retrouver automatiquement leur siège de député sans nouvelle élection, cela n’encourage-t-il pas le populisme ?
Et lancer un débat sur « l’identité nationale », pour faire diversion, et l’interrompre aussitôt qu’il ne tourne pas comme il faut, qu’est-ce qui pourrait faire plus efficacement le jeu du « populisme » ?
En réalité, seule la gauche bien-pensante peut parfois faire mieux : quand, concernant la montée des délinquances et des incivilités, l’ampleur des insécurités sociales, la pression des flux migratoires, elle décrète : « ne parlons pas de ces choses-là, cela nourrirait le populisme ! ». Autrement dit : restons « corrects », abandonnons ce terrain-là au Front National ! Vous avez dit « populisme » ?
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Qui a fait communiquer aux médias le dossier d’un fait divers glauque, simplement parce que y est vaguement cité le nom de l’avocat de Dominique de Villepin et de la fille de Liliane Bettencourt, Maître Metzner ? Pour le coup, ce n’est ni Mediapart, ni Le Canard Enchaîné : c’est l’Elysée !
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Ségolène Royal a organisé, l’autre jour, dans sa région, un pique-nique. Aussitôt l’UMP l’a accusée de pratiquer le « mélange des genres », parce qu’elle confondait « militantisme » et « activités festives ».
Vous avez dit mélange des genres ? En pleine affaire Woerth, il faut oser !
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En appeler « solennellement » à Nicolas Sarkozy pour rétablir la confiance dans le pays, comme l’a fait Moscovici, c’est parfaitement idiot ! Et ensuite, on dénoncera la dérive monarchique !
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(1) Notons que le mouvement « populiste » qui vit des étudiants « aller au peuple » (en l’occurrence les « moujiks ») est né en Russie dans le sillage du grand penseur progressiste Herzen et de Tolstoï, et, qu’aux Etats-Unis, aujourd’hui encore, existe un important courant philosophique, dont l’influence universitaire est forte, et qui se définit comme « populiste ». En fait, ce sont les staliniens qui, les premiers, ont utilisé le concept de populisme dans un sens péjoratif pour qualifier tout mouvement populaire anticapitaliste qui ne faisait pas allégeance au marxisme-léninisme.
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