Sondage: quelle initiative sarkozyste a-t-elle débouché sur un résultat positif ?

Publié le par Jean-François Kahn

 
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Jean François Kahn  publie ce jour le billet suivant, je le met en ligne ici pour ceux qui recherchent des avis divers

 
Cela ne fait plus gère de doute. Eric Woerth devrait démissionner. Car il devient de plus en plus clair que l’ex-ministre du Budget, homme aux multiples casquettes, a couvert de gros fraudeurs du fisc et a même décoré de la légion d’honneur leur patron, comme par hasard employeur, à sa demande, de sa propre épouse. Cette impunité et cette rosette étant sans doute destinées à remercier tout ce beau monde des dons qu’il a généreusement consentis au parti — l’UMP — dont Monsieur Eric Woerth était justement le trésorier.
Dans ces conditions, peut-on rester celui qui est chargé de faire passer auprès des salariés une réforme qui exige d’eux des sacrifices ?
Impossible. Et c’est d’ailleurs François Fillon qui a hier repris le dossier en main.
Curieuse atmosphère, en vérité : le chômage dont le président lui-même nous avait annoncé la baisse imminente, est toujours à la hausse. La croissance prévue n’est pas, et de loin, celle que le budget concocté par Monsieur Woerth avait programmé. Tout le monde, y compris les organismes les plus officiels, s’accorde pour anticiper un brutal renforcement des mesures de rigueur, les prévisions de réduction des déficits publics ayant perdu toute crédibilité. Et tout cela sur fond de fiasco footballistique, de président qui reçoit un gréviste milliardaire plutôt que les représentants de grévistes smicards, de révélations en série des petites turpitudes ministérielles, de chasse aux sorcières humoristes et de jeune homme roué de coups par le service d’ordre élyséen, jusqu’à avoir la tête en sang, pour avoir insulté le chef de l’Etat.
Il faut se garder des amalgames (toutes les affaires ne sont pas à mettre sur le même plan, certaines sont vénielles), il faut éviter les réactions excessives comme j’ai pu en lire ici et là sur ce forum et admettre que la crise économique et financière, dont Sarkozy n’est nullement responsable, n’est pas étrangère à nos déboires.
Mais tout de même je pose cette question et vous invite tous à y répondre : quelle mesure prise depuis trois ans par Nicolas Sarkozy a-t-elle débouché sur des résultats incontestablement positifs ? Il doit bien y en avoir, mais lesquelles ?

Crise du modèle de société: réponse à ceux qui ne cessent de répéter qu’on ne peut rien faire

Un peuple heureux, cela existe-t-il ?
Disons que, parfois, même de grands malheurs personnels ou familiaux peuvent, provisoirement, se dissoudre dans l’apparence d’un relatif bonheur collectif.
Cela advient dans trois cas :
Quand l’impression domine qu’on a la chance de vivre dans le moins mauvais monde possible. C’est ce sentiment qui domina après-guerre au cours des Trente glorieuses dans l’Europe démocratique et aux Etats-Unis (sauf peut-être en France à cause des guerres coloniales).
Quand un régime, plus ou moins totalitaire, parvient à infuser dans les têtes l’illusion de participer, au-delà même de ses propres souffrances, à un vague bonheur collectif. L’Italie fascisto-mussolinienne des années 30 ou la Russie stalinienne d’après-guerre se saoulèrent un temps de ce bonheur -là. D’où, ensuite, une étrange nostalgie.
Enfin, quand une large fraction d’un peuple a la sensation d’être partie prenante d’une épopée collective. Ce bonheur collectivisé ne réside plus, alors, dans l’acceptation passivement satisfaite de ce que l’on considère comme étant le meilleur monde possible, mais dans le processus dynamique de transformation qui permet de tendre « ensemble à », d’aller « ensemble vers ». Les années 1790 ou 1945, en France, connurent ces moments de bonheur collectif-là. L’art, la musique, la littérature, la chanson de l’époque en font foi.
Ce qui vaut en amour – la satisfaction que procure une réalisation solidaire ou l’émotion partagée, ne serait-ce que celle que suscite un air écouté ensemble – vaut aussi en politique.
Or, a contrario, le rejet général et brutal de la réalité que l’on habite et qui vous habite + la fin des dernières mythologies capables de dispenser des illusions mobilisatrices + l’absence de toute dynamique porteuse d’un « aller vers » ou d’un « faire ensemble » reconstructeur, ces trois déficits cumulés ne concourent-ils pas à l’installation, en profondeur, d’un malheur collectif ?
Il y a cinquante ans – eh oui, j’ai connu ! -, une majorité adhérait au modèle de société existant, quitte à vouloir en rebadigeonner un peu la façade ou en rafistoler la toiture. Mais une forte minorité croyait en la possibilité de construire un autre monde.
Aujourd’hui, et j’en ai fait vingt fois l’expérience, si vous interpellez une assemblée traversée de courants divers et même contradictoires, en ces termes : « que ceux qui estiment qu’il faut préserver le modèle de société existant, quitte à en rebadigeonner la façade et à en rafistoler la toiture, lève la main », personne ne lève la main. Jamais. Mais si vous ajoutez « qui, parmi vous, pense qu’élaborer et construire un autre modèle est possible ? », pratiquement personne ne lève la main non plus.
La source du malheur collectif est là : dans la quasi-unanimité d’une aspiration amputée quasi unanimement de toute espérance. Un présent récusé, sans futur assumé. Il faudrait, mais on ne pourra pas. D’un même élan, on rejette ce qui est et on censure ce qui devrait être. On largue tout à la fois Racine et Corneille comme on aurait dit du temps de mes « humanités ».
A cet égard, la réunion organisée le 1er juin à Paris sur la question des retraites, par Marianne et le CRREA, fut significative. Finalement, un seul consensus s’est dégagé : l’impossibilité de trouver une solution pérenne qui ne s’intégrerait pas à une recomposition globale du système politico-social tout entier. Et c’est vrai que la question des retraites, restée intacte malgré toutes les prétendues réformes entreprises depuis quinze ans, renvoie à celle de la fiscalité, de l’emploi, de la répartition des richesses, du rapport au travail, du contenu de la croissance, de la financiarisation, de la finalité de l’entreprise, de la réindustrialisation et même de l’émigration. On ne parviendra pas à libérer la partie du tout. Un million de chômeurs de moins (c’est-à-dire plus de cotisants et moins d’allocataires) rapporterait rapidement beaucoup plus qu’une remontée à 62 ans de l’âge de la retraite.
Mais cette réponse globale, qui ose la préconiser ? On annonce une taxe spécifique – et provisoire – sur les hauts salaires. Pourquoi pas ? Mais cela implique qu’on ne touche pas à un système fiscal intrinsèquement inique.
Donc, on procédera à une réforme. Même ceux qui la dénoncent savent qu’elle est inéluctable. Même ceux qui la défendent reconnaissent qu’elle ne servira pas à grand chose. Chacun admet que c’est à une recomposition plus radicale du modèle économique et social lui-même qu’il faudrait procéder. Personne ne croit qu’il existe la moindre chance qu’on l’entreprenne.
On rendrait une nation neurasthénique à moins.
Voilà donc le paradoxe central qui explique la crise psychologique – le « malaise », comme on dit – que nous traversons.
Ceux-là même qui constatent que le modèle de société façonné par le néolibéralisme n’est plus possible, intériorisent le fait qu’un autre n’est pas pensable.
Or, qu’appelle-t-on « progrès de civilisation » – l’histoire n’étant que la mise en musique de ce processus -, sinon le constat que, depuis des millénaires, on a toujours été capable de penser, d’élaborer et de construire des modèles de société différents ? Sans quoi, comment serait-on sorti du tribalisme, de l’esclavagisme, du féodalisme ? Comment aurait-on « réalisé » ces utopies inouïes que furent longtemps la démocratie ou la république ? Et la monarchie constitutionnelle elle-même ?
Le train de l’histoire serait-il arrivé à son terminus ? On n’a cessé, au cours des ans, de théoriser cette illusion toujours recommencée. Le féodalisme fut pensé par certains philosophes scolastiques comme indépassable. C’est pourquoi ils adhéraient à la conception aristotélicienne du mouvement selon laquelle l’immobilité seule représente l’état naturel et normal des choses.
Hegel feignit de fixer le terme de l’Histoire à l’apogée de l’Etat prussien. Marx, à la réalisation du communisme ; plus récemment, Fukuyama au triomphe planétaire du néolibéralisme. Mais, pour tous ceux-là, ces « finitudes » représentaient un idéal. Comme le retour du Christ sur terre pour les millénaristes.
L’immense nouveauté, c’est qu’on puisse considérer comme « fin des fins » un modèle dont on admet en même temps la quasi-faillite. Y compris morale. Pas de précédent !
C’est la mondialisation, nous serine-t-on, qui nous condamnerait à cette impasse : « ici, c’est vraiment moche, mais on ne peut pas aller plus loin ! ».
Pourquoi la mondialisation ? Parce qu’elle interdirait qu’on puisse prendre la moindre initiative « quelque part » sans être aussitôt censuré « partout ailleurs ». Conclusion ? On ne peut rien faire de novateur nulle part.
Extraordinaire contresens. Et si c’était l’inverse ? A-t-on jamais connu mondialisation plus totale que celle correspondant, dans le monde occidental, au zénith de l’Empire romain : une capitale, une langue, une culture, un ordre, un seul pouvoir suprême. L’empire total. Or, quand douze allumés, à la périphérie de cet empire, en Palestine, entreprirent d’en révolutionner les fondements éthiques et sociaux, ce n’est pas l’empire qui les asphyxia ; ce sont eux qui finir par conquérir l’empire. Ce qu’ils en ont fait, ensuite, est une autre histoire !
Alors que le monarchisme absolu, celui qui triomphait apparemment en France sous les traits de Louis XIV, imposait ses principes à l’ensemble de l’univers, l’Angleterre toute seule, à l’issue d’une révolution de velours, bascula dans le système constitutionnel. Cette expérience ne fut pas étouffée par la mondialisation absolutiste ; c’est elle, au contraire, qui, peu à peu, s’imposa au monde entier.
En 1775, il n’existait plus nulle part de république démocratique, lorsqu’une bande de culs-terreux s’avisèrent d’en ériger une en un lieu improbable, les colonies anglaises d’Amérique. C’est leur initiative qui finira par se mondialiser, et non la mondialisation monarchique qui les pulvérisera.
En réalité, plus un système est mondialisé et plus, en situation de crise, la moindre mutation, même périphérique, en terme d’évolution darwinienne, a des chances de se généraliser si elle procure un avantage adaptatif et donc sélectif. Après la révolution de 1830 et malgré la Sainte Alliance, la droite devint peu à peu libérale pour la même raison que, sur la banquise, les ours sont devenus blancs.
Autrement dit, c’est l’initiative, initiatrice de mutations, qui prime. Et le changement qui fait loi.
L’autre obstacle opposé à toute aspiration transformatrice, c’est la culture - post-moderne – du « pragmatisme ». Ce qui, on l’a déjà fait remarquer ici, condamne le de Gaulle du 18 juin 40 qui oppose aux terre-à-terre de la réalité perçue une réalité alternative rêvée. Pétain, lui, aimait se définir comme un « pragmatique » et un « réaliste », terre-à-terre justement... Pragmatisme qui condamne également tout ce qu’il y avait d’anticipateur dans les utopies énoncées par Condorcet, ou les visions de Victor Hugo annonçant, en plein siècle de l’impérialisme de Napoléon III, des Hohenzollern et des Habsbourg, l’avènement d’une Europe des nations qui basculerait toute entière du côté de la liberté et de la démocratie.
Dernier empêchement toujours évoqué : l’utopie transformatrice engendrerait toujours des tragédies. Et il vaut donc mieux ne rien chercher à recomposer pour les éviter. (Thèse de l’historien François Furet en particulier). Et si, là encore, c’était l’inverse ? C’est parce qu’elle a recomposé beaucoup trop tard son système absolutiste, bien après la Grande-Bretagne, que la France a dû le faire si brutalement. La Russie a payé très cher d’avoir attendu un siècle de trop avant d’abolir l’autocratisme.
Surtout, toutes les grandes tragédies que l’on invoque ont découlé, non d’une volonté de dépassement refondateur d’un modèle, mais de la prétention à en construire un qui ne serait pas dépassable, qui marquerait, justement, la « fin de l’histoire ».
Or, c’est cette mythologie-là qu’il s’agit, au contraire, de dissoudre. Tout est sans cesse à recomposer et à transformer. Toujours. Comme le fait la nature. Il ne s’agit pas de fixer un but, qui serait un butoir, mais de définir une nouvelle direction. Un « construire ensemble ». Un « aller vers »… un « autre monde » qui nécessiterait sans cesse que l’on poursuive la quête d’un autre monde.
Le réalisme, aujourd’hui, induit cette nécessité.


Vendredi 25 Juin 2010
Jean-François Kahn

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