Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary

Publié le par Le Gravier

 Guy Hocquenghem
Préface de Serge Halimi :

Avant de mourir, à 41 ans, Guy Hocquenghem a tiré un coup de pistolet dans la messe des reniements. Il fut un des premiers à nous signifier que, derrière la reptation des « repentis » socialistes et gauchistes vers le sommet de la pyramide, il n’y avait pas méprise, mais accomplissement, qu’un exercice prolongé du pouvoir les avait révélés davantage qu’il les avait trahis. On sait désormais de quel prix – chômage, restructurations sauvages, argent fou, dithyrambe des patrons – fut payé un parcours que Serge July résuma un jour en trois mots : « Tout m’a profité. »

Cet ouvrage qui a plus de quinze ans ne porte guère de ride. L’auteur nous parle déjà de Finkielkraut, de BHL, de Cohn-Bendit, de Bruckner. Et déjà, il nous en dit l’essentiel.

On ignore ce qu’Hocquenghem aurait écrit d’eux aujourd’hui, on sait cependant que nul ne l’écrira comme lui. Lui qui appartenait à leur très encombrante « génération » – celle des Glucksmann, des Goupil, des Plenel et des Kouchner – se hâtait toutefois de préciser : « Ce mot me répugne d’instinct, bloc coagulé de déceptions et de copinages. » Il aurait souhaité qu’elle fût moins compromise, en bloc, par les cabotinages réactionnaires et moralistes de la petite cohorte qui parasita journaux et « débats ». Il aurait essayé d’empêcher qu’on associât cette « génération »-là aux seuls contestataires qui ouvrirent un plan d’épargne contestation avec l’espoir d’empocher plus tard les dividendes de la récupération.

Renonçant aux apparences de la bienséance, de la suavité bourgeoise propres à ceux qui monopolisent les instruments de la violence sociale, Guy Hocquenghem a usé de la truculence, de la démesure. Il a opposé sa clameur à la torpeur des temps de défaite. Son livre éclaire le volet intellectuel de l’ère des restaurations. Les forces sociales qui la pilotaient il y a vingt ans tiennent encore fermement la barre ; les résistances, bien qu’ascendantes, demeurent éparses et confuses. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. Les repentis ont pris de l’âge et la société a vieilli avec eux. L’hédonisme a cédé la place à la peur, le culte de l’« entreprise » à celui de la police. Favorisés par l’appât du gain et par l’exhibitionnisme médiatique, de nouveaux retournements vont survenir. Lire Guy Hocquenghem nous arme pour y répondre avec ceux qui savent désormais où ils mènent.

 

(extrait)

À SERGE JULY

Mon pauvre Serge,

Je vais, une fois de plus, t’agresser. J’ai tort, bien sûr ; tu es comme un punching-ball, tu as toujours eu pour toi l’effet de masse et d’inertie ; quand on te frappe, tu ballottes un instant, puis tu reprends ta position amorphe, centrale. Sur toi, les coups s’émoussent, se perdent, assourdis par l’épaisseur de la cible. Balzac, parlant de l’obstination féminine, note que, si on la réprime ou la compresse, elle ne cède que pour reprendre, au cours de la nuit, sa forme et sa masse. Cette capacité-là serait ce qu’il y a de plus féminin en toi. Tu n’es jamais pressé de riposter ; quand on t’insulte, tu engraisses. Tu l’expliquais dans une interview récente : « Tout m’a profité. » Tout m’est bonheur, disait la comtesse de Paris en titre de ses mémoires. Tout te nourrit, même les affrontements ; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse. « Les années Libé : peut-être les historiens de l’avenir appellerontils ainsi cette très étrange époque où les rescapés du gauchisme rompaient avec le marxisme, redécouvraient le capitalisme », dit un critique pour présenter le livre que, bien obligé, tu as pondu, comme tout rédacteur en chef se le doit, et célébrant les « années Mitterrand ». Mieux que tes propres écrits, une autre interview récente analyse ce devenir ; et, comme on n’est jamais si bien trahi que par les siens, cette interview est l’oeuvre, dans la revue psychanalytique L’Âne, d’un ex-mao, frère du gendre de Lacan, Gérard Miller. Comme l’interviewer connaît sa bête, on croirait t’entendre parler. « L’histoire du maoïsme en France, en tout cas de la Gauche prolétarienne, à laquelle j’ai appartenu, a été pour moi une histoire très positive. […] Même dans les années 1970. […] De toute la presse française, nous sommes arrivés plus d’une fois les premiers, en Iran, pour les boat-people. […] Si le post-gauchisme a été pour nous positif – d’où notre efficacité dans la presse –, c’est que le gauchisme avant l’avait été.

— Tu penses donc qu’il y a continuité ?

— Absolument. »

Continuité dans l’efficace. La Gauche prolétarienne, certes, avait aussi peu de scrupules que le Libé d’aujourd’hui. À l’époque, tu voulais tabasser tous les « révisos », organiser le Tribunal du peuple à Bruay-en-Artois et pendre les bourgeois par les couilles, tu prédisais la « Guerre civile » (ton livre écrit avec Geismar). Alors, aucun regret ? Non. De brutalités en reniements, tout s’est bien passé. « Tout s’est filé sans heurts, sans débat intérieur. Et à chaque fois l’expérience a été formidable. » Tu ne regrettes rien de ce que tu devrais regretter, l’efficacité froide à effets de masses manipulées ; il n’y a que l’étiquette politique qui a changé. Oui, c’est Libé qui, le premier, a été chercher Khomeiny à Neauphle-le-Château, l’a propagandisé, l’a respectabilisé, l’a vendu et popularisé. Pas de quoi se vanter, vraiment : pas plus que des « expéditions militaires » punitives de la Gauche prolétarienne contre ceux qui ne pensaient pas comme toi. Tu pourrais, au moins, avoir un mot de regret. Mais non, de ce passé-là, tu es fier – c’est la générosité contestataire que tu renies, pas ses brutalités indignes, ou ses adulations intégristes.

Commenter cet article