La modernité d’un mouvement qui porte loin

Publié le par Le Gravier

Un oukase présidentiel n’est pas une victoire du sarkozysme. C’est tout le contraire ! Dans son immense majorité et dans sa diversité, le peuple français continue et continuera de refuser l’abrogation du droit à la retraite à 60 ans à taux plein ainsi que la méthode autoritaire employée pour le faire.

Nous avons souvent dit ici ces derniers mois que le mouvement social et citoyen s’opposant à cette contre-réforme portait loin, plus loin que le sujet des retraites. Il a été le révélateur et le cristallisateur d’opinions, de mouvements sur des enjeux bien plus globaux portant sur la manière de vivre dans une monde regorgeant de richesses, d’argent, de spéculations financières pour quelques-uns alors que la majorité des individus subissaient la régression sociale. Il porte en son cœur le refus des injustices et des inégalités. Des milliards d’individus à travers la planète prennent peu à peu conscience de diverses manières que le capitalisme financier mondialisé n’est pas la promesse de cette « mondialisation heureuse » débitée par tous les ultra libéraux de la terre.

Elle est au contraire synonyme, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, d’un bond en arrière pour eux, avec le démembrement progressif des droits sociaux et humains, le chômage, la précarité, le stress et le mal-être au travail, le doute grandissant sur l’utilité et la finalité de son travail. Là éclatent les bulles de la propagande du « travailler plus pour gagner plus » ou de la « concurrence de tous, contre tous ». L’expérience vécue par des millions de travailleurs est l’exact contraire des chimères selon lesquelles le système permet de s’en sortir par soi-même, en étant « performant », « compétitif » ou « débrouillard ».

La réalité est que les jeunes accèdent au travail par la porte du chômage et de la précarité, avec en plus des salaires bien souvent en deçà de 1000 euros. La vérité, c’est la vie des travailleurs jetés au chômage parce que la « compétitivité », cette brutalité de financiers, a obligé à fermer leur usine pour cause de rendements boursiers. Après avoir travaillé dur pendant vingt ans, ils sont considérés par les capitalistes comme trop coûteux. La vérité, ce sont ces centaines de milliers de personnes dites « seniors » qui font le chemin de croix des stages, suivi de multiples entretiens d’embauche sans débouché. Les mêmes font l’amère expérience que ceux qui leur expliquent sur tous les tons depuis tant d’années qu’ils doivent accepter, au nom de la crise, des « sacrifices nécessaires » « pour que ça aille mieux demain » sont ceux qui offrent le bouclier fiscal à Madame Bettencourt, qui gagnent toutes les trois minutes l’équivalent d’un SMIC, ou permettent au directeur délégué du groupe LVMH de gagner en une seule journée, en spéculant sur des actions, l’équivalent de 1400 années de SMIC.

Le pouvoir, le Medef et les puissances de l’argent sont donc face à la France populaire, à la France qui se lève tôt et trime dur, et qui ne croit plus à leurs mensonges. Le plus gros d’entre eux était celui qui a consisté à faire croire aux bienfaits de la mondialisation capitaliste. Or ce sont les ouvriers, les employés, et maintenant les couches moyennes qui en sont les principales victimes. Le mouvement en cours est une des premières grandes révoltes contre ce type de mondialisation.

La question sociale, combinée à celle d’une nouvelle redistribution des richesses, est portée au premier plan de ce bouillonnement populaire, enraciné aux tréfonds du pays. La défiance mesurée dans toutes les enquêtes et que l’on rencontre dans les discussions et les débats publics n’est pas la résultante d’on ne sait quel populisme, mais bien la conséquence de l’attitude des gouvernements qui renient leurs engagements à créer les conditions de protection et de sécurité de vie de nos concitoyens. C’est de cette conséquence que peuvent naître des populismes et des extrémismes. Voilà pourquoi le débat sur les moyens de créer les conditions du vivre mieux, de la relance d’un nouveau progressisme français et européen contre le capitalisme mondialisé doit avoir lieu. Qu’importerait aux salariés, aux femmes, aux précaires, que demain le système de retraite par points ou par capitalisation soit mis en œuvre par des gouvernements classés à gauche ou à droite. L’enjeu est la retraite à 60 ans à taux plein par répartition, combinant solidarité intergénérationnelle et solidarité financière, c’est-à-dire avec la participation du capital au financement des retraites. Ceci ne serait au fond que la restitution aux producteurs d’une partie de la valeur du travail humain créé, aujourd’hui accaparé par les requins de la finance. Et il en est de même pour la rémunération du travail, de la protection sociale, de l’éducation et de l’emploi. Le courage consiste aujourd’hui à créer les conditions pour qu’il n’y ait plus seize millions de personnes qui, chaque fin de mois, tirent le diable par la queue et huit millions rejetés dans la pauvreté. Le courage voudrait que l’on s’attaque frontalement aux injustices et aux inégalités, aux fractures sociales, territoriales, démocratiques, culturelles. C’est le sens et la force des mouvements sociaux actuels. Ils ne sont ni la répétition d’un mai 1968, ni celle du mouvement de 1995. Ils surviennent après les mouvements de 1995, et le refus majoritaire du traité européen ultra-libéral de Lisbonne. Ils constituent un mouvement profond, enraciné, interprofessionnel, intergénérationnel, interterritorial au sens où le salarié du public s’allie à celui du privé dans les grandes villes, les métropoles, les villes moyennes, les secteurs péri-urbains et ruraux.

Il est donc un mouvement de type nouveau, de ce temps, de la dixième année du troisième millénaire. Il s’interconnecte avec les nouveaux moyens de communication, de dialogue, avec l’Internet, les téléphones portables, les textos, dans un partage d’informations et de réflexions qui l’enrichit en permanence. Il inspire, s’enrichit et enrichit d’une certaine manière dans – et avec -  le travail d’intellectuels,  d’une multitude de romans et de films dits sociaux. Il cherche son unité. A l’opposé de la division que veulent imposer les tenants du capital et de la régression, les individus, salariés ou non, des couches les plus populaires comme celles des classes moyennes et jusqu’aux cadres, prennent conscience de leurs intérêts communs face à leurs spoliateurs communs.

Ce mouvement est donc de ce temps. Il est moderne. Parce qu’il est en recherche, il attend beaucoup de la gauche, de son unité, d’une gauche qui doit elle aussi être de ce temps et en phase avec ce mouvement, ses aspirations, ses  révoltes, ses espoirs de changement. Cela ne peut se faire ni avec des recettes et des méthodes du passé, ni par des aménagements à la marge du système pour le sauver. Cela passe par un appel à toutes et tous à rechercher ensemble le chemin populaire et inédit d’un projet radicalement neuf de transformation progressiste.

Un Front de gauche plus enraciné, plus élargi, plus pluriel, a la responsabilité d’être au service de ce mouvement populaire en germe, d’aider à son unité en se situant au cœur de toute la gauche pour favoriser l’union de la majorité de celles et ceux qui n’en peuvent plus et cherchent autre chose. C’est avec eux qu’il faut construire ce grand projet auquel aspire cette majorité populaire.

 

Patrick Le Hyaric

 

source:

http://patricklehyaric.net/2010/11/10/la-modernite-d%e2%80%99un-mouvement-qui-porte-loin/

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