La France de Bettencourt ne vaut pas mieux que celle d'Anelka

Publié le par Philippe Bilger.

Feuilleton:

"Mamie Zinzin et les 40 voleurs "

 

woert.jpgIl y a bien un Etat dans l'Etat selon Philippe Bilger. Celui des favorisés que l'on s'attache à protéger plus encore quand leur fortune est mise en jeu.

 

Entre le mois de mai 2009 et le mois de mai 2010, le maître d’hôtel de Liliane Bettencourt, héritière du groupe L’Oréal, a fait procéder chez elle, dans la pièce où elle avait l’habitude de recevoir ses proches et ses conseillers, à des enregistrements clandestins. Ceux-ci, sous forme de 28CD-Rom, auraient été remis par le maître d’hôtel à la fille de Liliane, Françoise Bettencourt-Meyers (FBM) qui les a confiés à la justice (Le Monde).

Liliane Bettencourt et François-Marie Banier (FMB), après la révélation par le site Mediapart de ces écoutes et de leurs principaux extraits, ont déposé plainte pour atteinte à la vie privée, faux témoignage et vol.

Le 1er juillet s’ouvrira à Nanterre le procès intenté à FMB par FBM pour abus de faiblesse, la seconde estimant que le premier a bénéficié de prodigalités et de dons seulement rendus possibles par l’état de confusion et de sénilité de sa mère. Ce que cette dernière conteste absolument.

Je ne suis pas persuadé que l’ancien maître d’hôtel ait agi, comme il le prétend, en étant motivé seulement par le désir de sauvegarder les intérêts de Liliane Bettencourt, comme un justicier au quotidien. Je ne doute pas que la polémique judiciaire initiée par les procédures récentes va nous réserver des surprises et donner une dimension supplémentaire aux histoires de cette famille richissime et à l’évidence suivie avec bienveillance par le pouvoir.

Il a fallu du temps pour que les médias s’emparent de ce que Mediapart avait légitimement placé en première ligne de l’information. Ce qu’on apprenait sur nos mœurs me semblait tellement énorme, hallucinant, que j’imaginais naïvement un scandale républicain, un bouleversement démocratique. C’était oublier, d’une part, que Mediapart était à la source et que d’aucuns préfèrent déplaire à Plenel que favoriser la vérité et, d’autre part, que la France se mobilise infiniment moins pour la morale publique et ses dérives que pour la probable élimination de l’équipe de France dont il faudra bien dire un mot, le moment venu (Le Figaro, Le Point, Le Parisien).

Il n’empêche que maintenant le mouvement est lancé et que même ceux qui se plaisent à se boucher le nez et l’esprit sont obligés de se réveiller. Car elle n’est pas belle, la France de L’Oréal qui nous est offerte au travers de ces écoutes, elle n’inspire pas confiance cette histoire familiale qui, grâce aux liens qu’elle a su tisser et aux puissants soutiens dont elle bénéficie, paraît n’être entravée par rien, sur le plan politique, judiciaire ou fiscal. Les noms mentionnés - Eric Woerth qui a démenti avoir eu le moindre rôle dans cette cuisine de luxe (JDD.fr), son épouse, Patrick Ouart notamment - peuvent laisser penser que pour Liliane Bettencourt et ses conseillers, les règles ordinaires n’ont plus cours, que les influences officieuses et déterminantes sont légitimes et qu’il existe là un royaume qui vaut largement la République française. Pour ne parler que de la justice, son téléguidage, en l’occurrence par l’Elysée, avec la certitude et l’assurance qu’on pourra « compter » sur tel ou tel magistrat, ne laisse pas de troubler et rend encore plus pessimiste sur le caractère équitable des promotions à venir. Ce tableau est réaliste et presque cynique, tant il décape et fait perdre les illusions qu’un idéalisme désespéré cherchait tout de même à maintenir.

La France de L’Oréal, c’est du Balzac, du Zola, du Feydeau aussi, une plongée dans les arcanes du vrai pouvoir, du médiocre et du somptuaire mêlés, une milliardaire fine, intelligente, presque éteinte parfois, tout à coup réveillée, s’étonnant de ce qu’on lui dit qu’elle a fait, généreuse à tout va, soumise et dominatrice, questionnant comme une petite fille et ordonnant comme une reine, Liliane Bettencourt en majesté et en confusion. Une lumière aveuglante projetée sur des pans de notre monde français. Il y a des cités où on n’ose plus entrer et des privilégiés qu’on s’efforce, au contraire, de gâter encore davantage. L’impuissance et le favoritisme. Des réseaux, des sollicitations, des dérivations, des transgressions, des accommodements, des compromis, une démocratie spéciale, un Etat dans l’Etat.

Nous sommes bien en 2010 ?

 

Source: http://www.philippebilger.com/blog/2010/06/la-france-de-lor%C3%A9al.html

 

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