Zemmour, Guillon, Mélenchon, Allègre, le pape : vaincre ou convaincre ?

Publié le par Jean François Kahn

Convaincre ou réduire les têtes

 jmussuto - Flickr - CC

D’accord, Claude Allègre, bouffi de contentement de soi s’est installé, lui aussi, dans une posture qui lui vaut une standing ovations de toute la France réac et ne s’encombre guère d’un respect scrupuleux des faits. Il est donc tout a fait légitime de dénoncer ses insuffisances au-delà de sa suffisance. Mais, de là à ce que des scientifiques, en l’occurrence des climatologues, exigent, par pétition, que le pouvoir politique en place sévice contre ce « délinquant » intellectuel qui ne partage pas leur point de vue, il y a là, sans doute, un pas de trop qui n’aurait pas dû être franchi. Comme si c’était à Sarkozy ou à sa ministre de juger de la pertinence ou de l’impertinence d’une théorie scientifique.

Une affaire montée médiatiquement en mayonnaise en chasse une autre. Le lendemain, c’était le pauvre Jean-Luc Mélenchon qui se retrouvait crucifié par ce qu’il s’était vertement emporté contre un apprenti journaliste qui lui posait des questions jugées, par lui, inconvenantes. Il avait évidemment tort, comme Allègre, mais surtout le meilleur moyen de se mettre toute la presse à dos c’est de rentrer dans le chou des journalistes.

 

Cette succession de polémiques finie par poser problème.

D’abord n’est-il pas malsain que les empoignades autour de Frêche, Zemmour, Allègre, Guillon, Mélenchon et autres, beaucoup d’autres, finissent par prendre cent fois plus d’importance que, par exemple, la publication par l’INSEE de statistiques montrant l’ampleur inouïe prise par le creusement des inégalités en France  : le Figaro n’en a même pas dit un mot, sans doute pour ne pas avoir à reconnaître que se sont les plus riches qui paient relativement moins d’impôts.

Ensuite, soyons clairs : A-t-on, oui ou non, dans une démocratie, le droit d’avoir tort ? En d’autres termes, doit-on exclure l’erreur en l’excommuniant, l’interdire d’expression (ce qu’un adjoint de Nicolas Hulot a officiellement demandé), ou doit on la réduire en démontrant, par la pédagogie et le raisonnement, son inanité ?

J’ai milité pour la défense du fromage au lait cru qui coule et sent fort contre la pasteurisation obligatoire. Doit-on imposer la pasteurisation de toutes les sortes d’expressions et en répudier la crudité ?

Si les journalistes ont le droit de stigmatiser – et heureusement qu’ils l’ont – n’a-t-on pas le droit de stigmatiser les journalistes ? Réduire Mélenchon à un coup de colère passagère est aussi préoccupant que voir réduire Régis Debray – un de nos meilleurs vrais philosophes – à une phrase sur une pizzeria de Priština au Kosovo, Chevènement à ses saillies contre les « élites mondialisées » ou les « sauvageons », Besancenot à une affaire de candidate voilée ou les nonistes, lors du referendum européen, à une vanne sur le « plombier polonais ».

Il faut discuter, argumenter, convaincre, mais arrêtons, à la façon des Jivaros, de réduire les expressions comme les têtes pour le plaisir de brandir des scalpes.

   

De la même façon, on ne saurait, concernant les scandale des prêtres pédophiles, réduire la position de l’Eglise à l’incroyable et insupportable bévue commise, en présence de Benoit XVI, par le prédicateur du Vatican comparant les critiques visant le pape à la propagande nazie qui engendra la shoah. On verra bien s’il est contraint à la démission

Je milite personnellement pour le droit, de plus en plus remis en cause, de critiquer, y compris de critiquer radicalement, les religions, toutes les religions, chrétienne, juive, musulmane, lamaïste (qui croit qu’il n’y a pas d’imam ou de rabbin pédophile et que tout se passe le mieux du monde dans les madrasas et Yeshivats ?). Mais, pour autant, on ne doit pas se laisser aller, là non plus, à instrumentaliser les dérives, mêmes nombreuses, (qu’il y a d’ailleurs quelques hypocrisies à découvrir aujourd’hui) à des fins de lynchage collectif. Pas plus de prêtres pédophiles dans le monde que de journalistes vendus. Sans doute moins.

Le combat que nous devons mener pour permettre l’émergence d’un autre modèle, humain celui-là, de société, nous devrons le mener aux côtés de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas. Fussent-t-on radicalement rationalistes, beaucoup de catholiques seront alors nos alliés.


Plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ? Vraiment ?

En ce jour de Pâques propice à la réflexion, je dédie à quelques-uns d’entre vous, et pourquoi pas à tous d’ailleurs, en particulier à « brusyl », cette réflexion que m’a inspiré, dans le Magazine Littéraire, l’anniversaire de la mort de Jean-Paul Sartre.

Je ne sais plus qui a dit qu’il préférait avoir eu tort avec Jean-Paul Sartre plutôt que raison avec Raymond Aron.

On admettra que l’alternative ne devrait jamais être celle-là et qu’il conviendrait de lui substituer un autre choix : avoir raison, autant que possible, avec Sartre et avec Aron quand ils ont raison et refuser d’avoir tort à la fois avec l’un et avec l’autre.

Mais cette saillie, mille fois réitérée, a eu cet effet qu’il a été presque mécaniquement admis que la raison était du côté de Raymond Aron et son contraire, l’erreur, du côté de Jean-Paul Sartre. Ce qui fut d’autant plus facile à faire admettre que tout le monde se souvient de telle ou telle position prise par Sartre – surtout quand elle fut médiatiquement spectaculaire, ainsi la harangue aux ouvriers boudeurs de Billancourt monté sur un tonneau – alors que personne n’est plus capable de mettre en avant une prise de position emblématique de Raymond Aron, sauf à citer un titre de livre « L’opium des intellectuels », dont l’intitulé même, comme « La trahison des clercs » de Julien Benda, incite aux applaudissements.

En fait, Raymond Aron eut souvent tort, même si, en effet, à des moments clés (le refus du totalitarisme, sa dénonciation du terrorisme gauchiste après 1968, l’incitation à une politique de négociation aussi bien en Algérie qu’au Proche-Orient)  il eut formidablement raison : tort quand il prédit, par exemple, le processus de « lente mais irrésistible fusion » des régimes antagonistes, capitalisme et communisme (théorie des ponts), et n’imagina pas un seul instant que la dynamique propre au capitalisme le conduirait au contraire à rompre, peu à peu, avec tout ce que le socialisme avait infusé en lui. Aron n’a pas plus anticipé le néolibéralisme que Sartre n’a imaginé l’effondrement du communisme. Tort – ô combien ! – quand il annonça une dilution et presque une lente extinction de la violence au sein des sociétés libérales ; quand il favorisa la prise de pouvoir de Robert Hersant au Figaro et, au-delà, justifia le processus de restriction du pluralisme de l’information qui a tant contribué à la cataclysmique crise qui ébranle la presse écrite ; quand il annonça, en 1981, en cas de victoire de François Mitterrand, la quasi et inéluctable domination du Parti Communiste sur l’ensemble de la gauche et, au-delà, sur le pays tout entier.
 
Et Sartre, s’il eut parfois dramatiquement tort (son soutien à la Bande à Baader en Allemagne fut un summum, tandis que son refus d’entendre, jusqu’à la tragédie hongroise de 1956, les voix dissidentes qui surgissaient des profondeurs de l’empire totalitaire lui-même, confinait à l’aveuglement volontaire), eut également très souvent raison et courageusement raison. S’agissant, par exemple, de sa radicale critique de la logique colonialiste et, surtout, de son implacable description des « inversions » de rejet qu’elle suscitait, c’est précisément cette rugueuse lucidité que ses contempteurs lui reprochent encore aujourd’hui : moins de n’avoir pas perçu que d’avoir trop brutalement perçu.

Au demeurant, étant de ceux qui se sont reconnus beaucoup plus dans l’analyse que fit Raymond Aron du mouvement de Mai 68 que dans la fascination démissionnaire qui conduisit Jean-Paul Sartre à s’y dissoudre, j’admets, avec le recul, que la folie assumée de Sartre en dit plus sur les spécificités du phénomène soixante-huitard, et plus en profondeur, que l’implacable rationalité d’Aron.

Sartre eut tort… Le plaisir que l’on prend, ici ou là, à le répéter, comme n’importe quel lieu commun, est intéressant. Car d’aucuns des intellectuels, souvent prestigieux, qui signèrent, dans les années 30, la fameuse pétition de soutien à l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, d’aucuns de ceux qui, comme Paul Claudel et même Paul Valéry, se retrouvèrent un temps dans le pétainisme, d’aucun défenseur allumé de la cause colonialiste en Algérie comme Jules Romain, d’aucun ex-stalinien repenti à la Annie Kriegel, d’aucuns des partisans enthousiastes de la guerre d’Irak tel André Glucksmann, on ne nous répète en boucle, comme s’il s’agissait de l’élément clé de leur identité (au même titre que le naturalisme de Zola ou que l’impressionnisme de Monet), qu’ils eurent tort contre tel ou tel qui aurait eu raison. (Dans ce cas, pourquoi ne pas définir Prosper Mérimée, Lamartine, Barbey d’Aurevilly, d’abord comme des écrivains qui « eurent tort » contre Victor Hugo, ou même le grand Tocqueville qui, contrairement à l’auteur des « Misérables », ne comprit jamais rien à l’émergence des nationalités européennes).

Cela va même plus loin, puisque le procès qu’il est devenu « culturellement correct » de faire à Jean-Paul Sartre, celui de « l’intellectualisme engagé » en soi, a été instruit, avec talent, par les romanciers de l’école dite des « Hussards » qui, nostalgiques du vichysme, portés par une haine de la France « résistancialiste », s’engagèrent résolument dans la défense de l’Algérie Française jusqu’à, pour certains, justifier l’OAS et vouer le Général De Gaulle au sort le plus ignominieux.

En vérité, à quelques exceptions près (ainsi Julien Gracq) la réaction à « l’engagement » sartrien est plutôt une réaction à la direction d’un engagement transformé en une contestation d’un « en soi » de l’engagement par les partisans d’une direction contraire.

Voltaire et Hugo, à quoi le bloc multiforme sartrien peut être comparé – comme eux, l’auteur des « Mots » fut romancier, dramaturge, philosophe, scénariste, militant politique, journaliste, critique et commit même quelques chansons, etc. – furent, eux aussi, la cible de cette manœuvre qui consiste, soit à leur opposer les vertus ineffables d’un « art pour l’art », soit à les réduire à une erreur ponctuelle ou à une contradiction particulière. On opposera ainsi à Voltaire tel passage, sorti de son contexte, qui prend aujourd’hui une tonalité antisémite, alors qu’on en a amnistié Bernanos dont on ne retiendra que « Les grands cimetières sous la lune ». A la « littérature engagée » défendue et pratiquée par Hugo, on prétendra préférer « l’art pur » d’un Baudelaire, dont le rejet furieux de la démocratie et du progressisme en général n’était cependant pas moins engagé et engageant.
 
Remarquons-le : d’un côté, les charges réactionnaires contre Voltaire et Hugo anticipent structurellement celles dirigées contre Sartre (Barjavel retrouvant les accents de Veuillot), mais, de l’autre, dans le pamphlet du marxiste Lafargue contre Hugo, on retrouve tous les poncifs des futures polémiques staliniennes contre l’auteur des « Mains sales ». A cette différence près, que Sartre en fut affecté, pas Hugo.
 
En réalité, le procès du concept sartrien d’engagement repose sur un contresens. Sartre ne plaide pas pour l’engagement, ce qui suggérerait qu’on a le choix. Il constate et théorise l’absence de choix. On ne s’engage pas, on est engagé. Et c’est précisément ce qui définit notre « essence », c’est-à-dire notre humanité. Cette essence qui, selon la formule fameuse, « précède notre existence ». Car tout commence là : l’homme existe avant « d’être ». Il existe comme vertébré, comme primate, comme principe de vie. C’est-à-dire comme fruit d’un réseau de déterminations. Produit d’une histoire qui n’est que naturelle et pas encore culturelle. Et qu’est-ce qui lui permet de passer de « l’existence » à « l’être », de la contingence à l’avènement, lui qui, ne répondant nullement à une nécessité, se trouve là tout à fait par hasard ? Réponse : l’arrachement à lui-même. En d’autres termes, le lent mais irrésistible processus auto-constructif par lequel il échappe aux déterminismes pour accéder à la liberté.
 
Et c’est donc cette liberté qui le fait homme : non plus un simple existant, mais un « être », un « être au monde », d’où il découle que toute son humanité – et toute l’humanité – est dans cette liberté ; que cette liberté se confond avec le projet dynamique qui a permis d’y accéder et renouvelle sans cesse cette accession. Elle est ce projet. Elle est projet. Projection. Or, par définition toute projection est un engagement.
 
En d’autres termes l’homme est nécessairement engagé, puisqu’il est le produit même de cet engagement-projection qui fait que c’est un homme. Occulter cet engagement, qui seul a permis de passer de l’ordre naturel à l’ordre culturel, c’est, en conséquence, effacer la liberté, et donc l’humanité elle-même. Pas le choix. La seule liberté que nous n’avons pas, c’est celle de ne pas être libre. Ou plutôt de le prétendre. La liberté comme seule prison, en somme. La nier, s’en abstraire, prétendre « qu’on n’y peut rien », « qu’on n’est pas concerné », « qu’on ne veut pas le savoir », que tout se passe « en dehors de nous », revient à sombrer dans la « mauvaise foi ». On y est toujours en réalité « pour quelque chose », on y peut toujours « quelque chose ». Feindre l’irresponsabilité ou « l’absence au monde », fût-ce dans sa version noble de « tour d’ivoire », c’est être un « salaud », lançait Jean-Paul Sartre juste avant-guerre. Et le nazisme, en l’occurrence, conforta son propos qui vit tant de complices de l’horreur expliquer qu’ils n’y étaient pour rien, qu’ils n’y pouvaient rien, qu’il existait, au-dessus d’eux, une volonté qui neutralisait, annihilait leur liberté.
 
Impossible ! tranche Sartre. Sauf à se nier en tant que personne pour redevenir un simple « existant ». Même les directives indicibles d’un inconscient auquel on ne saurait échapper, Sartre les récuse, en cela pas freudien pour deux sous ! Aucun surplomb ne vous écrase au point de « faire » à votre place et de la sorte de vous innocenter : même pas un système de valeurs. Une liberté soi-disant neutralisée est une liberté qui accepte librement, parce que ça l’arrange, d’être neutralisée. Un engagement, forcément, mais qui s’affirme en se niant, l’existentialisme sartrien se voulant, en quelque sorte, dans le sillage de Hegel, « négation de cette négation ».

Cette vision sartrienne fut rejetée au cours des années 70 et 80. Il y a sans doute un rapport entre la répudiation de cette « éthique de responsabilité » qui, non pas promeut, mais constate l’engagement comme une « situation » incontournable et l’acceptation, presque sans réaction, par une grande partie de l’élite intellectuelle, de la dérive néolibérale perçue comme une forme incontestable de « modernité ».
L’idéologie sartrienne fut propulsée par l’expérience de la guerre et de l’après-guerre : fascisme, colonialisme, stalinisme. Il se pourrait bien que le grand réveil provoqué par la découverte de l’ampleur des nouvelles barbaries générées à la fois par le néocapitalisme mondialisé et par les formes prises par certaines de ses contestations, annonce un rebond de cette philosophie-là de « l’engagement ». La neutralité ne redevient-elle pas une complicité et la déclaration d’irresponsabilité l’aveu d’une lourde responsabilité ?

La philosophie sartrienne, en rupture avec la toute métaphysique de la primauté de la transcendance, est, finalement, profondément « réaliste ». En cela qu’elle restitue les esprits à leurs corps et qu’elle décrit le jeu croisé de ces corps qui portent des esprits, de ces existences qui accèdent à l’essence.
Or c’est bien, de nouveau, d’une philosophie qui se donne pour objectif de penser ce qu’elle n’estime pas déshonorant de décrire (la société réelle et ses éventuelles alternatives) dont nous avons besoin.
Encore convient-il de restituer Sartre à l’espace de sa propre évolution. S’il a écrit sa « Critique de la raison dialectique », correction de « L’être et le néant », c’est qu’il a perçu, au moins en partie, qu’aussi radicalement libre qu’il soit, l’individu ne saurait échapper à ce que l’auteur de « Huis clos » appele le « déjà là ». Le train de la vie ne transporte pas de voyageurs sans bagage. Le « déjà là » : c’est-à-dire ce avec quoi il faut faire ce qu’on a certes la liberté de faire, mais seulement avec ces matériaux-là ou, plus exactement, de préférence avec ces matériaux-là. Ces matériaux, c’est l’Histoire qui les dépose sur notre champ de réflexion et d’action comme le fleuve dépose son limon. La double histoire : celle qui nous a promu animal social et celle qui nous a fait « homme au monde », issu d’une aventure collective et façonné par elle.
 
Ce qui renforce encore l’inéluctabilité de l’engagement et, partant, de notre entière responsabilité, puisqu’il dépend de nous, qu’il ne dépend que de nous, de s’abandonner à ce « déjà là », d’agir sur ce « déjà là », ou de tenter une rupture impossible (et donc prométhéenne) avec ce « déjà là ». La force de ce « déjà là » est telle, en réalité, que je n’ai nullement le choix de m’en abstraire, mais simplement celui de m’y abandonner ou de le « recomposer ». De faire avec lui ou de me laisser faire par lui. Et il n’est pas, en fin de compte, d’engagement plus radical que celui qui dépend de ce choix.
 
C’est moins, en définitive, d’une « actualité » de Sartre qu’il nous faut parler, ou même d’un « retour à Sartre », que d’un retour de Sartre qu’impose ou que suggère l’actualité.
A propos du Sartre romancier (le Sartre dramaturge est plus discutable) Maurice Nadeau écrivait « c’est un échec qui vaut mieux que bien des réussites ».

Si Sartre a été étiqueté comme celui « qui eut tort », il conviendrait peut-être de reconsidérer cette étiquette au moment où s’effondre le monde dont se réclamait, sans en avoir pressenti la dynamique, ceux dont on avait décrété qu’ils avaient eu raison.


Dimanche 4 Avril 2010

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