Ce qui doit absolument changer pour redéfinir la politique

Publié le par Pierre Zarka

 

Par Pierre Zarka, Association des Communistes Unitaires, Observatoire des mouvements de la société (OMOs).

Faut-il accepter la division  : aux mouvements les doléances, aux partis la réforme  ?

Il est clair que la majorité des gens ne trouve plus de sens à des élections qui reposent sur la délégation de pouvoirs. Le peuple n’a pas d’existence politique hors du bref moment où il donne son pouvoir à ceux auxquels il devra ensuite obéir. La source de cette dépossession est dans la genèse même de la République. En 1789, Sieyès déclarait que « le peuple n’existe qu’à travers la représentation nationale. Il ne saurait donc posséder une expression en dehors d’elle »  ; en 1795 : « (il s’agit) de renouer la continuité des temps et de recomposer à l’intérieur de la République les offices indispensables que remplissaient la royauté et l’aristocratie. » Durant la Restauration, la représentation parlementaire était pour Benjamin Constant et Guizot le moyen « d’éviter une seconde révolution ».

Le système représentatif donne aux politiques le pouvoir de parler et d’agir à la place du peuple, jugé trop ignorant. Ne pas mettre en cause cette dépossession des citoyens nous a poussés chaque fois un peu plus dans l’impasse  ; aujourd’hui, nous en touchons le fond. Bien sûr, chaque parti de gauche brandit son syndicaliste ou associatif de service pour montrer qu’il est lié au mouvement social. Mais pas plus que l’existence de présentateurs beurs ou noirs au journal télévisé ne règle la question discriminatoire, cela n’atténue le caractère amputé de la démocratie. Accepte-t-on comme naturelle cette division des tâches  : aux mouvements les doléances et aux partis le pouvoir de réformer  ? Chaque fois que l’on a désigné les «  bons » représentants, cela s’est terminé dans la désillusion. Fatalité qui doit nous faire renoncer à tout  ? Ou nécessité d’oser redéfinir la politique  ?

Changer la société passe par des actes qui font rupture avec la normalité. Seuls ceux qui osent quitter la place à laquelle les assigne la société acquièrent une existence politique. Les Noirs américains ont commencé à exister politiquement lorsqu’un d’entre eux a décidé de s’asseoir dans un bus réservé aux Blancs ou lorsqu’un étudiant noir a forcé la porte de l’université d’Alabama. Les jeunes des banlieues ont quitté la rubrique des faits divers de la presse lors des révoltes de 2005. Peut-on parler de communisme sans parler de révolution  ? Cela suppose de provoquer, de prendre une place « jusque-là impensable »  : celle du pouvoir de transformer par eux-mêmes la réalité. Je parle du pouvoir concret d’agir avec ses semblables sur son devenir, et ce jusqu’à subvertir les institutions.

Pouvoir maîtriser son sort, n’est-ce pas déjà la quête commune à tous les mouvements sociaux comme aux modes de vie coopératifs  ? Les salariés de Total ont renouvelé en acte le débat sur la propriété sociale des moyens de production  : à propos de leur entreprise, ils ont dit « nous sommes chez nous  ! » et ont annoncé leur volonté d’assurer par eux-mêmes le travail de raffinerie. Le même esprit traverse les salariés de nombreuses entreprises. N’est-ce pas là du communisme en germe  ? Aucun parti se revendiquant de la radicalité ne l’a perçu comme tel. Les élections ne retrouveront du sens que lorsque leur finalité deviendra le mouvement populaire lui-même  : va-t-il en sortir plus instruit, plus puissant et se doter concrètement de nouveaux pouvoirs  ? Élire un représentant que l’on envoie dans les sphères de décisions ou élire un partenaire avec lequel on va ensemble élaborer, intervenir et définir son mandat devant chaque problème, sont deux réalités fondamentalement différentes.

Irréaliste  ? C’est au nom du réalisme que l’on a refusé le droit de vote aux femmes plus d’un siècle durant. Je ne dis pas que chaque individu est mobilisable tous les jours sur tout mais que les mouvements sont autant producteurs de politique que les partis. Pourquoi alors les partis tiennent-ils tant à être à part  ?

Conçus historiquement sur le mode de la dissociation « État-société civile », ils vivent cette réalité comme un déni de leur rôle. La matrice dont ils sont issus les emprisonne dans le refus d’être sur un pied d’égalité avec une foule foisonnante, par définition incontrôlable. Ainsi ils se coupent de ce qui bouge dans la société et s’enferrent dans une continuité sans avenir.

Spontanéisme  ? Il ne peut y avoir de rassemblement majoritaire transformateur que si le centre de gravité du « pouvoir faire » est le mouvement populaire. Le rôle de l’organisation, alors, n’est pas de faire à sa place, de « prendre » le pouvoir, mais, rôle plus fondamental, de favoriser la production autonome par les intéressé(e)s d’éléments de connaissance et de pratiques transformatrices – investissement des lieux de pouvoir compris.

Déjà, des luttes, des expérimentations, des modes de vie de type coopératif, des expressions culturelles portent ce désir auto-
gestionnaire. Mais actuellement, l’expérience les conduit à penser que la porte de la politique institutionnelle leur est fermée. Quels sont les militants qui vont briser cette continuité  ? Va-t-on oser l’inédit en considérant que ce sont les moments de rupture avec la normalité institutionnelle qui sont immédiatement émancipateurs  ?

 

Site de L'humanité

http://www.humanite.fr/2010-04-20_Idees-Tribune-libre-Histoire_Ce-qui-doit-absolument-changer-pour

Pierre Zarka

Idées - Tribune libre - Histoire - Article paru
le 20 avril 2010

 

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