Les inquiétudes de monseigneur Marx

Publié le par Le Gravier

Moralité de l’« économie sociale de marché » allemande

Par Bernard Umbrecht

Avec son économie tournée vers l’exportation, l’Allemagne présente à la crise un flanc dégarni. Malgré deux plans de relance, le gouvernement prévoit désormais un recul de 4 à 4,5 % de son produit intérieur brut en 2009. Ce choc intervient dans un climat de désarroi moral. Evasion fiscale, rémunérations extravagantes, corruption, une succession de scandales ébranle une société toujours empreinte d’austérité protestante. De quoi susciter des appels à la « moralisation » du capitalisme.

Parmi les meilleures ventes, les librairies allemandes affichaient, en début d’année, Das Kapital, écrit par un certain... Marx. Rien d’étonnant, direz-vous : Marx fait le bonheur de l’édition. Sauf que ce Marx-là ne se prénomme pas Karl, mais Reinhard, archevêque de Munich après avoir été évêque de Trèves, la ville natale du premier (1). Ce serait, écrit-il, le signe que Dieu a de l’humour.

Notre archevêque n’hésite pas à exploiter les possibilités que lui offre cette homonymie. En guise de préface, il écrit une lettre à son « cher Karl Marx » pour lui dire que, sur certains aspects, « il n’avait pas tout à fait tort ». En fait, Reinhard rédige ce livre afin que Karl « repose en paix ». En conclusion, il affirme : « Si nous n’accomplissons pas la tâche que réclame notre époque, nous retrouverons — j’en suis convaincu — Karl Marx en revenant de l’histoire. Cela ne doit pas advenir. »

Au milieu du XIXe siècle, Marx (Karl) lui-même avait déjà constaté, lors d’un voyage en Rhénanie, combien l’Eglise flirtait avec la question ouvrière. Dès la deuxième phrase du Manifeste communiste, il dénonce la « sainte alliance » du pape, du tsar et de bien d’autres. A l’époque, le Mgr Marx d’aujourd’hui était l’évêque Ketteler (2), un des précurseurs du catholicisme social.

Au-delà de ces anecdotes, le livre de l’archevêque offre une plongée dans cet univers caché de la croissance allemande qui l’inquiète. La pauvreté s’est installée au cœur de la société. Le nombre de repas servis aux pauvres a augmenté de 40 % en deux ans. « Si nous ne voulons pas qu’à un moment ou à un autre, dans notre société d’abondance, les exclus montent sur les barricades, nous devons combattre les mécanismes d’exclusion sociale », explique-t-il en faisant référence aux événements de l’automne 2005 dans les banlieues françaises.

L’écroulement du mur de Berlin avait été présenté comme un adieu au marxisme. Ceux qui crurent alors au triomphe de l’Etat-providence doivent déchanter. En réalité, c’est le capital (global) qui a écrasé le travail (local), assure Mgr Marx, signalant que « 73 % des Allemands considèrent que le système économique est injuste ». Tant d’acquis ont disparu que « le mot “réforme”, en soi connoté positivement, ne produit plus d’énergie confiante (...), mais des peurs et des craintes ».

Le plus grand scandale, pour notre ecclésiastique, réside dans l’augmentation du nombre d’enfants pauvres : un jeune sur cinq a des besoins non satisfaits. Récemment, le tribunal fédéral des affaires sociales s’est interrogé sur la constitutionnalité de la loi attribuant, aux enfants de familles pauvres et de moins de 14 ans, 60 % du montant dont bénéficie un adulte au chômage, soit 211 euros. Estimant fausse la définition de leurs besoins, les juges ont renvoyé le débat à la Cour constitutionnelle. Reste qu’à Berlin 40 % des moins de 15 ans vivent dans des familles bénéficiant de l’aide sociale.

Critique sur les conséquences du capitalisme, le livre de Mgr Marx témoigne cependant d’une grande prudence quant à son principe. Sur les délocalisations, il s’en prend véhémentement, en raison des millions de subventions touchées, au groupe finlandais Nokia qui a quitté Bochum pour la Hongrie et la Roumanie en janvier 2008, mais ne dit rien, par ailleurs et par exemple, du déménagement de Volkswagen à Bratislava. Tout le mal vient de la « finance anglo-saxonne ». Et de présenter comme modèle une économie sociale de marché... qui, d’après lui, a cessé d’être sociale. De même néglige-t-il de préciser que c’est le fonctionnement, désormais décrié, de cette « finance anglo-saxonne » qui a permis aux exportations — en bonne partie vers les Etats-Unis — de tirer la croissance allemande des dernières années.

L’appel à une « moralisation » du capitalisme a soulevé l’indignation du philosophe Jürgen Habermas, qui en dénonce l’hypocrisie. « Les spéculateurs ont agi dans un cadre légal, poursuivi leur logique socialement approuvée de maximisation des profits. La politique se ridiculise en moralisant au lieu de s’appuyer sur le droit démocratiquement élaboré par le législateur. C’est à la politique et non au capitalisme qu’incombe la responsabilité du bien-être général (3).  »

Le sociologue allemand Max Weber a, en son temps, montré le rôle de la religion dans le développement du capitalisme et l’importance de l’« esprit du capitalisme (4)  ». A son époque déjà, il n’en existait plus que des formes dégradées. Aujourd’hui, c’est pire. Et pourtant, on en retrouve encore quelque chose dans les mentalités, comme cette vague notion d’« honnête commerçant ». Reinhard Marx fait un détour par Immanuel Kant et la philosophie des Lumières avant d’écrire : « Aucun système ne peut durablement ni tout régler juridiquement ni renoncer à la morale et à la raison des acteurs. (...) Sans un ethos de l’honnête commerçant(e), nous nous engagerions sur une voie dangereuse. » C’est justement ce dernier reste d’ethos que le capitalisme épuise, comme en témoigne la chute de deux des plus grosses entreprises familiales, celles d’Adolf Merckle et de la famille Schaeffler évoquées plus loin.

Sans que l’on sache très bien quelle réalité il recouvre — tantôt les bonus, tantôt les spéculations financières —, un mot fait florès en Allemagne, Gier. Ce terme désigne un des sept péchés capitaux : l’avarice. Mgr Marx s’insurge contre les rubriques économiques des journaux qui l’utilisent positivement, se livrant ainsi à un « éloge de la cupidité » : « Là, nous devons nous lever et dire stop. Nous n’acceptons pas que l’on cache le péché sous le masque de la liberté. »

Pour le sociologue libéral Ralf Dahrendorf, la responsabilité est, elle aussi, devenue un « produit dérivé »  : nous sommes passés d’une « éthique protestante au plaisir de la consommation financée à crédit ». On frémit à l’idée qu’il faille choisir entre l’une et l’autre. Le président du Conseil des Eglises protestantes a même dû s’excuser auprès du patron de la Deutsche Bank, dont les commentateurs avaient cru qu’il l’accusait d’« idolâtrie ». Récusant toute attaque personnelle, l’Eglise protestante maintient que l’objectif d’« une rentabilité financière de 25 % » relève de l’idolâtrie. C’est confondre Dieu avec le dieu argent.

Le philosophe Ernst Bloch, le premier, a suggéré l’hypothèse du « capitalisme comme religion » ; ce concept connaît un regain d’intérêt avec les travaux de Christoph Deutschmann. Dans ses séminaires sur une « sociologie de la dynamique du capitalisme », il pose que « capital » et « travail » constituent des catégories non seulement économiques et sociales, mais également religieuses.

Et voici que le réformateur genevois Jean Calvin se rappelle à notre bon souvenir. « Quelle coïncidence ! s’écrie un éditorialiste du quotidien Die Welt. (...) C’est précisément en cette année de crise qu’advient le 500e anniversaire de la naissance de l’homme dans lequel le grand sociologue Max Weber reconnaissait un des moteurs du capitalisme : Jean Calvin (...) un prédicateur de la discipline, du devoir, du zèle et de la sobriété. » Bigre ! Est-ce tout cela qui a disparu ? Weber reconnaissait que, même en Allemagne, pays de Martin Luther, l’influence du calvinisme avait été forte.

Une agence de réparation des dégâts

Discipline, devoir, zèle et sobriété : à défaut de les exiger du capital, la loi les requiert du travail. Et de ceux qui n’en ont pas. Ces derniers voient sanctionner leur « comportement antiéconomique » (sic), au nom d’une loi plus connue sous le nom de Harz IV, du patronyme du directeur des relations humaines de Volkswagen, auquel l’ex-chancelier Gerhard Schröder avait confié en 2002 la construction de cette « usine à gaz » entrée en application en 2005. Déjà modifié deux fois, un paragraphe a pour fonction d’introduire un système de sanctions, qui va de la réduction à la suppression temporaire des allocations chômage pour quiconque ne se plie pas aux injonctions des pôles emploi.

Bref, il s’agit d’obliger les demandeurs d’emploi à accepter n’importe quel poste. Objectif atteint : le travail précaire et mal payé s’est beaucoup développé. Une étude de la campagne berlinoise contre Harz IV s’intitule « Qui ne plie pas n’aura pas d’argent ». Ni l’inattention, ni le manque de connaissances, ni les erreurs ne constituent des circonstances atténuantes. Seuls les plus courageux se défendent, pour un bon tiers avec succès : le tribunal des affaires sociales, qui a traité en février sa soixante millième plainte, se transforme en une sorte d’agence de réparation des dégâts causés par une loi mal appliquée parce qu’incompréhensible.

Début janvier, on apprenait que le milliardaire allemand Merckle s’était suicidé : il avait perdu le contrôle de son entreprise après une spéculation ratée sur les actions Volkswagen. Si Die Zeit considère l’événement comme un « accident » propre au système, Der Spiegel, lui, l’inscrit dans ces scandales qui ont compromis les dirigeants des fleurons de l’industrie allemande : pots-de-vin (Siemens), promotion des paradis fiscaux et du détournement d’impôts (Deutsche Post), souteneurs de la prostitution (Volkswagen), paranoïa sécuritaire (LIDL, Deutsche Telekom, Deutsche Bahn) (5).

Dans tous ces cas, on ne saurait faire complètement abstraction de la morale, à travers l’écart entre le discours et les pratiques. Après tout, la famille Merckle affichait son piétisme. L’entreprise de matériaux de construction et de pharmacie avait son pasteur attitré. Empreinte de puritanisme, la réaction de Günter Grass n’a pas été tendre : « Voilà qu’un grand entrepreneur, cinquième fortune d’Allemagne, se jette sous un train. Dans sa nécrologie, le ministre-président [du Bade-Wurtemberg] parle de tragédie. Mais ce n’est pas une tragédie. C’est un homme qui fuit ses responsabilités. Il a entraîné cent mille salariés dans ses spéculations (6).  »

En 2002, 2003 et 2005, les données personnelles de cent soixante-treize mille salariés de la société des chemins de fer allemands (Deutsche Bahn) ont été comparées à celles de quatre-vingt mille fournisseurs. Présentées comme de pure routine — traquer la corruption en décelant d’éventuels liens entre commanditaires et fournisseurs —, ces opérations ont été organisées sans le moindre indice concret et sans la moindre trace écrite des directives précises données à l’officine de détectives privés chargée du travail. Autant dire que, vu le climat social dans les chemins de fer, les syndicats y ont vu une tentative d’intimidation du personnel.

La défiance des dirigeants envers leurs collaborateurs et salariés se conjugue avec la défiance sans précédent de ces derniers vis-à-vis des élites économiques et, au-delà, du système. Responsable du patronat bavarois, M. Randolf Rodenstock l’admet : « L’économie sociale de marché était déjà entrée dans une crise de confiance avant les événements actuels. La majorité des Allemands n’y croit plus et la considère comme injuste. A quoi s’ajoute désormais le danger qu’ils la considèrent en plus comme inefficace (7).  »

Un chiffre éloquent à cet égard : le nombre d’actionnaires est passé de 13 millions en 2001 à 8,8 millions. L’impopularité de cette forme d’épargne n’empêche pas Christoph Deutschmann d’estimer que le placement est devenu un sport de masse. Ceux qui le pratiquent croient jouir d’un droit naturel à des gains sans se préoccuper de la manière dont ils sont obtenus. L’accumulation des conséquences pratiques de ces attentes individuelles ruine, estime-t-il, la poursuite même de l’enrichissement. Et le sociologue de parler d’« effet Buddenbrook collectif  », une formule qui renvoie au roman dans lequel Thomas Mann raconte l’apogée d’une riche famille bourgeoise depuis le XVIe siècle et son déclin au XIXe.

L’équivalent actuel serait la famille Schaeffler, dont l’histoire n’a cependant duré qu’une centaine d’années — celles du capitalisme « fordiste ». Après les Merckle, les Schaeffler dirigent la deuxième grande entreprise familiale du pays. Spécialisée dans les roulements à billes, celle-ci fait face à d’énormes difficultés pour avoir voulu avaler plus gros qu’elle : le fabricant de pneumatiques Continental. On a même vu récemment Mme Schaeffler, à la tête d’une des plus grandes fortunes d’Allemagne, verser une larme indécente devant ses salariés rassemblés autour d’une pancarte assurant : « Nous sommes des Schaeffler »...

Lors de l’unification, les Allemands chantaient : « Nous sommes un peuple. » Après l’élection de Benoît XVI, le refrain devint : « Nous sommes pape.  » Et maintenant : « Nous sommes des Schaeffler. » Devant tant de désenchantements, la classe politique au pouvoir prie le ciel pour qu’il ne lui tombe pas sur la tête avant les prochaines échéances électorales. Apparemment, c’est déjà fait...

Bernard Umbrecht ( monde diplomatique)

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