Ils nous menacent de partir ? Foutons les dehors !

Publié le par Le Gravier

Comme toujours, F Lordon publie sur son blog un article au vitriol . Le thème aujourd'hui est la  "reprise économique "

Je vous en livre un extrait.
Pour lire l'article en entier voici le lien : http://blog.mondediplo.net/2009-08-21-Bonus-les-faux-semblants-de-la-regulation


Contrairement à ce qu’il s’imagine, le sens commun financier, qui croit tenir avec la menace de la fuite concurrentielle des « cerveaux » l’objection définitive à tout projet de limitation des bonus, pourrait bien paradoxalement lui apporter son meilleur argument. On pourrait certes commencer par objecter à l’objection que la situation du marché du travail sur le segment « trader » n’est pas des plus reluisantes et que, de Wall Street à la City, les firmes de la finance licencient à tour de bras. Les brillants sujets de la BNP ou de la SocGen n’y sont pas spécialement attendus et se figurer claquer la porte en un somptueux geste d’humeur risque de les exposer à quelques déconvenues.

Mais l’essentiel est ailleurs ; il est dans le développement supplémentaire que se donne « l’objection » quand elle ajoute qu’au terme de la fuite des cerveaux, seuls les « génies » s’exporteront et qu’il ne nous restera que les cloches ; à quoi il faut répondre que, oui, c’est exactement cela qu’il nous faut ! Si ne restent que les moins agiles et les moins malins – incidemment les moins gourmands –, force sera de constater qu’il ne faut leur confier que les produits financiers les plus simples – et partant (toutes choses égales par ailleurs) les moins risqués.

Pour que cet argument n’ait pas tout de la simple provocation, il faut le restituer à la perspective plus large dans laquelle il prend pleinement sens, et où d’ailleurs il faudrait trouver la ligne directrice de toute reconstruction sérieuse des structures de la finance – absolument manquante en l’état présent des politiques Potemkine en cette matière. Cette perspective plus large pose que l’objectif stratégique à poursuivre consiste en la fermeture de l’exorbitant privilège de profitabilité dont aura joui la finance pendant ces deux décennies et à la ramener à des activités rudimentaires. Il est donc utile de rappeler, fût-ce de manière exagérément cursive [11], que la concurrence et l’innovation, ordinairement tenus pour deux incontestables vertus capitalistes, sont dans le cas de la finance de véritables fléaux.

Il y a lieu d’insister particulièrement sur « l’innovation financière » dont la mise en cause est sans doute la plus contre-intuitive, peut-être même la plus choquante, et qui expose fatalement celui qui s’y risque à paraître « contre l’innovation » tout court, quand ça n’est pas carrément « contre le progrès ». Quitte à résumer très brutalement des arguments plus longuement exposés ailleurs [12], l’innovation proprement financière a pour double tare, d’une part, que l’extrême sophistication s’accompagne presque toujours d’un défaut de compréhension et de maîtrise des opérateurs (comme l’aura spectaculairement montré le cas des produits structurés et des dérivés de crédit) et d’autre part que, par delà ses propriétés techniques, l’« innovation » est vouée à fonctionner comme une croyance collective, conduisant les agents à s’imaginer dans un monde entièrement nouveau, dans lequel ils seraient libérés des « anciennes » contraintes pesant sur les couples rendement-risque.

Nulle bulle n’aura illustré plus canoniquement cet effet de croyance que celle des subprimes ; il faudrait plutôt dire : celle des dérivés de crédit structurés, dont l’agencement et la promesse mêmes consistaient à offrir pour des classes de risque données des rendements supérieurs à ceux qui leur étaient jadis attachés. Risquer moins à rendement donné et – surtout – gagner plus à risque donné était une promesse qui ne pouvait qu’aller droit au cœur de la finance dont la seule obsession est de maintenir, et même de pousser, des rentabilités de ses capitaux propres à des niveaux qui défient toute raison macroéconomique. Il faut rappeler, une fois encore, que là où la rémunération du capital est normalement le taux d’intérêt, dont ladite « règle d’or » des économistes néoclassiques eux-mêmes énonce que dans le long terme il doit rejoindre le taux de croissance de l’économie, soit quelques pourcents en termes réels, que là où les entreprises les plus profitables du CAC 40 affichent des ROE (Return On Equity) déjà déraisonnables de 15% à 20%, ceux de la banque d’investissement gravitaient avant crise autour des 40%, parfois même au-delà…

Qu’on ne se fasse aucune illusion : c’est cet écart abyssal que la finance défendra au couteau s’il le faut. Et c’est lui qui est régulièrement reproduit par les vagues successives d’« innovations »… toutes vouées à mal finir. C’est cette intime connexion du « privilège de profitabilité », de l’« innovation financière » et du risque in fine hors de contrôle qu’il faut impérativement défaire. Envisager la fermeture du privilège et le retour forcé au rudimentaire, c’est donc tout un. Voilà pourquoi l’objectif intermédiaire d’une transformation des structures de la finance consiste en sa désophistication. Il est temps d’envisager une sérieuse désescalade en matière de complexification financière, dont il apparaît au travers de maintenant trop nombreux épisodes, qu’elle n’a jamais tenu ses promesses les plus idéologiquement affichées (« l’innovation financière stimule la croissance »), que les services rendus sont d’une minceur extrême rapportée à l’inflation spéculative pure qu’elle nourrit en fait (comme le montre le cas des dérivés supposés offrir des techniques de couverture aux agents de l’économie réelle mais sur des marchés dont les volumes sont absolument dominés par les liquidités spéculatives), et qu’elle a au total beaucoup moins d’avantages que d’inconvénients – pollution spéculative, instabilité chronique, complète perte de contrôle des risques, violents accidents récurrents, déstabilisations consécutives de l’économie réelle, etc. Dans cette perspective de la désophistication de la finance, le départ des traders virtuoses privés de bonus n’est plus du tout un problème : il est une partie de la solution.

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